J’ai vu récemment une marmotte défendre son terrier face à un animal plus gros qu’elle.
Ma première pensée a été de la trouver courageuse. Elle était petite, l’autre beaucoup plus imposant, et pourtant elle avançait, repoussait, tenait sa place.
Puis une autre question m’est venue.
Était-elle en colère ?
Je n’en sais rien.
Peut-être qu’elle ne faisait que ce qu’elle avait à faire : défendre son territoire d’un danger potentiel
Et cette évidence m’a arrêté.
Parce que ce qui me paraît parfaitement naturel chez un animal devient beaucoup plus difficile à concevoir lorsqu’il s’agit de moi.
La marmotte se mobilise suffisamment pour protéger son espace, puis lorsque le danger s’éloigne, la scène peut s’arrêter.
Chez moi, la défense prend une autre forme.
Lorsqu’une situation me paraît menaçante, ma première réaction n’est pas d’attaquer.
Je me fige.
Dans le langage de l’Intelligence Relationnelle, je reconnais là un passage vers un état dorsal : quelque chose se coupe, se retire.
Puis, lorsque je sors de cet état, une autre énergie peut apparaître.
La colère.
Mais une colère qui arrive après coup.
Des confrontations imaginaires, des scènes fictives, parfois violentes, dans lesquelles je reprends enfin la main sur ce qui m’a menacé.
Je ne les mets pas en acte.
Elles semblent plutôt chercher à retrouver une puissance qui n’était pas disponible au moment où il aurait fallu se défendre.
Et c’est précisément ce qui m’interroge.
Entre le figement et ces scénarios de confrontation, il semble manquer quelque chose.
Une colère régulée. Une colère saine.
Une colère qui ne serait pas une perte de contrôle, mais une information.
Quelque chose en moi capable de dire :
Non.
Ça suffit.
Recule.
Une colère suffisamment forte pour protéger une limite, sans que tout mon système doive entrer en guerre.
Je crois que cette colère-là m’est étrangère.
Et peut-être qu’elle ne l’est pas par hasard.
J’ai grandi dans un environnement où la colère et la menace n’avaient rien de simple ni de proportionné. Il y avait la violence, l’imprévisibilité, la peur de provoquer mon père, et cette sensation qu’un adulte pouvait soudain devenir celui dont il fallait se protéger.
Il existe aussi dans mon histoire des zones beaucoup plus incertaines. En thérapie, l’hypothèse d’autres maltraitances, éventuellement d’abus sexuels dans l’enfance, a été évoquée à partir du travail autour des mémoires implicites.
Je n’en ai aucun souvenir explicite.
Je ne sais pas si cela a eu lieu.
Cette question reste donc exactement là où elle doit être : une hypothèse, pas un fait.
Mais je sais au moins que mon système a appris tôt que le danger pouvait venir de ceux dont je dépendais, et que la colère pouvait être imprévisible ou dangereuse.
Peut-être que cela aide à comprendre pourquoi, face à une menace, je me fige d’abord.
Et pourquoi la colère arrive ensuite.
Trop tard.
Dans ma tête.
Comme si mon système connaissait surtout deux extrêmes :
Ne rien pouvoir faire. Puis imaginer tout faire.
Le figement.
Puis la guerre.
Et entre les deux, il manque encore cette expérience simple : pouvoir mobiliser suffisamment de force pour me protéger sans devoir détruire la menace, et sans disparaître moi-même.
Peut-être qu’une colère saine ressemble davantage à cette marmotte.
Elle mobilise.
Elle protège.
Elle pose une frontière.
Puis elle peut redescendre.
Elle n’a pas besoin de gagner une guerre.
Cette marmotte m’a finalement montré quelque chose de très simple :
Il est peut-être possible de se défendre sans détruire.
D’être en colère sans devenir dangereux.
De poser une limite sans rompre le lien avec soi-même.
Et je me demande aujourd’hui si apprendre cette colère-là ne consiste pas à découvrir une forme de défense que je n’ai jamais vraiment connue.



