Depuis quelques semaines, je traîne avec moi une sensation étrange.
Quelque chose du fantôme.
Je suis là, mais sans vraiment être habité.
À l’intérieur, c’est creux. Il n’y a pas nécessairement de tristesse identifiable, ni même d’angoisse franche. Plutôt une absence presque silencieuse. Une distance avec moi-même.
Le matin, je me retrouve parfois devant la journée sans savoir comment je vais la remplir.
Non pas parce que je manque de choses à faire.
Parce que je ne trouve pas l’élan. L’Envie de tout arrêter émerge.
Le désir ne vient pas donner une direction au temps.
Et lorsque rien ne vient, je tourne.
Je spécule. Je considère des projets, des voyages, des rêves.
Je construis des scénarios.
Je reviens sur des décisions déjà pensées cent fois.
Je doute.
Je ne peux plus décider.
Le lien avec le vivant devient terne. Avec les gens. Avec les animaux.
Mon chien reste pourtant l’un de ces fils.
Il me relie au vivant.
Il faut sortir. Marcher. Regarder. Être là avec lui. Quelque chose existe en dehors de ma tête, même lorsque j’ai du mal à le rejoindre.
Ce matin, je me suis demandé :
Où est passée ma gratitude ?
La réponse est venue presque immédiatement.
Elle ne reviendra pas toute seule.
Il va falloir que je la retrouve.
Que j’apprenne à nouveau à y accéder.
Que je la cultive et que je la nourrisse, un peu chaque jour.
Cette pensée m’a fait du bien.
Puis les boucles ont repris.
Et au milieu de tout cela, il y a quelque chose de beaucoup plus concret.
Un contrôle comptable.
Quelques dossiers.
Des chiffres.
Des justificatifs.
Des années à reconstruire.
Je n’arrive pas à expliquer la violence que cette situation réveille en moi.
Elle me renvoie directement au mauvais élève.
À l’idiot.
À celui qui doit justifier. Celui qui doit être « validé » par une autorité.
À celui qui aurait dû savoir. À celui qui n’est pas capable.
Je regarde cette réaction et une partie de moi la trouve absurde.
Ce ne sont que des chiffres.
Mais mon corps, lui, semble ne pas être au courant que « ce ne sont que des chiffres ».
Mes mains et mon cœur ne sont pas faits pour additionner des colonnes.
Ils savent faire autre chose.
Toucher. Écouter. Sentir. Accompagner.
Et pourtant quelques colonnes de chiffres réussissent à m’envoyer en enfer.
Je me demande ce qu’elles touchent exactement.
Quelle ancienne sensation d’incapacité.
Quelle honte.
Quelle peur de mal faire. D’être puni
Quelle expérience dont je ne connais peut-être même plus l’origine.
Je constate seulement la disproportion.
Et cette disproportion, elle, est bien réelle.
Après le vide vient souvent la lourdeur.
Le corps devient amorphe.
J’ai envie de m’allonger.
De dormir.
Pas nécessairement parce que j’ai besoin de sommeil.
Plutôt parce que dormir permettrait de faire une pause.
Un camouflage. Une évasion. Une fuite. Un évitement.
Suspendre quelques instants la conscience de ce qui se passe.
Ne plus avoir à sentir ce vide et l’exaspération qu’il provoque.
Car il y a aussi l’exaspération.
Contre cet état.
Et contre moi-même d’être dans cet état.
Comme si je devais parvenir à me secouer.
À vouloir. À choisir. À vivre normalement.
Et plus je me demande pourquoi je n’y arrive pas, plus quelque chose se resserre.
Il m’arrive alors de penser au libre arbitre.
À cette idée qu’il existe toujours une sortie possible.
Que je pourrais arrêter tout cela.
Ce n’est pas quelque chose que je souhaite faire.
Mais savoir que cette porte sans retour existe quelque part produit parfois un effet étrange : la pression cesse d’un coup.
Comme si le simple fait de ne plus être enfermé suffisait momentanément à rendre la pièce respirable.
Je trouve cela troublant. Et peu vertueux.
Mais c’est là.
Je préfère le regarder que prétendre que cela n’existe pas.
Et puis il y a mon travail.
Je me demande parfois comment je peux ouvrir mes mains et mon cœur à mes clients alors que je traverse une période comme celle-ci.
Comment être présent à quelqu’un lorsque je me sens moi-même absent ?
Comment sentir le vivant chez l’autre lorsque le mien me paraît si lointain ?
Peut-être que traverser certaines choses rend plus sensible à celles des autres.
Peut-être pas.
Je n’ai pas envie de transformer ma propre difficulté en qualité thérapeutique pour la rendre acceptable.
La question demeure.
Et peut-être qu’elle doit demeurer.
Tout cela rejoint très directement le travail que je fais actuellement en Intelligence Relationnelle.
Il y a cette image de la bulle.
Je la comprends comme un espace construit pour protéger.
Lorsque certaines expériences deviennent trop violentes, trop imprévisibles ou trop difficiles à contenir, quelque chose apprend à se retirer, à limiter la souffrance.
À amortir.
À diminuer l’intensité.
À devenir moins perméable.
Dans cette bulle, tout semble plus feutré.
La douleur entre moins. Mais l’amour aussi.
La peur entre moins. Mais la joie aussi.
Les coups sont amortis. Et les caresses le deviennent également.
C’est là que la protection commence à ressembler à une prison.
Parce qu’à l’intérieur, je suis seul.
Je ne suis plus du tout en lien.
Je peux être là.
Parler. Travailler. Faire ce qui doit être fait. Répondre. Sourire.
Toucher quelqu’un.
Et pourtant tout peut rester superficiel.
Joué comme une pièce de théâtre mécaniquement interprétée.
Comme si les gestes continuaient mais que personne ne les habitait complètement.
Mort-vivant.
Présent. Fonctionnel. Mais à distance.
Je crois que ces derniers jours m’ont montré à quel point cette bulle est là, plus que jamais.
Le contrôle comptable a réveillé une violence que je n’avais probablement pas mesurée.
Et derrière cette violence sont apparus le vide, les boucles, l’incapacité à choisir, l’exaspération, la torpeur, l’envie de fuir, la difficulté à rejoindre les autres.
Tout cela semble raconter la même chose.
L’isolement.
Je pensais peut-être que la bulle me protégeait de la violence.
Je sais qu’elle m’isole de la vie.
À force de vouloir devenir imperméable à ce qui fait mal, quelque chose en moi est devenu moins perméable au vivant.
Alors peut-être faut-il passer par là.
Pas comme une nouvelle épreuve à réussir.
Pas comme une étape obligatoire.
Mais peut-être faut-il parfois voir la bulle de l’intérieur pour comprendre qu’elle existe encore.
Voir ce qu’elle protège.
Et surtout voir ce qu’elle empêche désormais d’entrer.
Le chien. Les autres. Le désir. La gratitude. L’amour. Moi-même.
Peut-être que rebondir ne consiste pas à faire éclater cette bulle.
Peut-être qu’il s’agit simplement, peu à peu, de la rendre à nouveau perméable à la vie.



