Hier soir, au restaurant, quelque chose s’est montré à moi avec une netteté particulière.
La scène, extérieurement, avait sans doute peu d’exceptionnel. Une table, des convives, des échanges. Et pourtant, à l’intérieur, je me voyais agir d’une manière qui ne m’était pas tout à fait familière, ou plutôt : qui m’était familière d’une façon troublante. Comme si, par instants, je devenais le reflet de Monsieur D.
Chez lui, il y a cet humour acide, cette manière de couper, de casser parfois verbalement, presque par habitude. L’humiliation à portée de main… Je perçois aussi, derrière cela, quelqu’un retranché dans ses propres souffrances, comme si cette posture s’était peu à peu organisée en rempart. Mais hier, ce n’est pas tant lui que j’ai observé. C’est ce qui se passait en moi, au contact de cette présence.
J’ai remarqué des moments très précis. Des inflexions. Une manière d’enchérir. Une arrogance répondant à une autre. Un jeu de proximité avec quelque chose qui, au fond, ne me ressemble pas tout à fait, et qui pourtant trouvait en moi un terrain d’expression. Je provoquais. Je flirtais avec cette tonalité. D’abord de façon inconsciente, puis avec par moments de petits sursauts de lucidité, comme des éclairs venus éclairer ma propre attitude de l’intérieur.
Et c’est cela qui m’a frappé : je ne me contentais pas d’être en présence de cette part chez l’autre. Je semblais m’en approcher, l’épouser, presque la revêtir.
-Me l’approprier-
Il y a là, je crois, quelque chose de l’introjection.
L’introjection, dans son sens le plus vivant, n’est pas simplement le fait d’intégrer quelque chose de l’extérieur. C’est parfois le fait de laisser entrer en soi une manière d’être, un ton, une loi implicite, une posture, sans toujours en mesurer la portée. Quelque chose s’installe, parfois très tôt, parfois par répétition, et finit par agir en nous avec une force qui donne l’illusion du naturel. Ce n’est plus seulement “quelque chose que j’ai vu”. Cela devient “quelque chose que je fais”, puis parfois “quelque chose que je suis”.
Hier soir, j’ai eu l’impression de voir cela à l’œuvre presque en direct.
Comme si rester proche de celui qui fait peur pouvait, sur un plan très archaïque, donner l’illusion d’une protection. Comme s’il valait mieux ressembler à ce qui menace que risquer de s’en sentir la cible. Se tenir du côté de la force, ou de ce qui en prend le masque, pour ne pas se retrouver du côté de l’humiliation, de l’impuissance ou de l’exposition. Il y a là un mécanisme profond, connu dans les champs du trauma et de la psychodynamique : l’identification à l’agresseur.
L’expression peut paraître forte. Pourtant, elle ne désigne pas forcément un scénario extrême. Elle parle aussi de ces mouvements subtils par lesquels un sujet, confronté à une figure impressionnante, blessante ou menaçante, commence à en adopter les codes. Non par adhésion véritable, mais comme stratégie d’adaptation. Il ne s’agit pas forcément d’un choix conscient. C’est souvent une intelligence de survie. Une manière de réduire la peur en se collant à sa source. Une manière d’apprivoiser le danger en le mimant.
Rester proche de celui qui fait peur pour ne pas avoir peur.
Ma grand mère disait : « qui se ressemble, s’assemble »
Cette phrase pourrait presque résumer ce que j’ai entrevu.
Car ce qui m’a troublé, ce n’est pas seulement d’avoir eu certains mots ou certaines attitudes. C’est d’avoir senti à quel point on peut faire semblant d’être une part, puis finir par la devenir à force de la répéter, de la jouer, de la renforcer. À force de la mobiliser dans certaines configurations relationnelles. À force de croire, peut-être, qu’elle nous protège.
Et puis, le lendemain, quelque chose a bougé.
La scène revenait. Je me revoyais. Je me réentendais. Mais avec la distance. Et avec cette distance sont venues des questions simples, presque nues : était-ce moi ? Est-ce que j’ai vraiment dit cela ? Est-ce que j’ai vraiment occupé cette place-là ?
Il y avait aussi une gêne discrète, mais réelle. La pensée des autres convives. De ce qu’ils avaient vu. De ce qu’ils avaient entendu. Et surtout de cette évidence brutale : pour eux, cela devait paraître être moi. Qui d’autre, sinon ?
C’est peut-être là que le mouvement devient particulièrement délicat.
Car lorsqu’une part introjectée agit en nous, elle ne porte pas d’étiquette. Elle ne se présente pas comme étrangère. Elle parle avec notre bouche. Elle prend appui sur notre corps, notre voix, notre présence. Aux yeux des autres, c’est bien nous. Et aux nôtres aussi, souvent, sur le moment. Ce n’est qu’après coup qu’un écart apparaît parfois, une fêlure dans l’évidence, une sensation de décalage : quelque chose en moi a parlé, mais ce quelque chose n’épouse pas complètement ce que je reconnais comme étant mon axe profond.
Cet après-coup n’est pas confortable. Il confronte à la honte, ou du moins à une forme de gêne. Non pas une honte morale, au sens d’une faute spectaculaire, mais la honte plus fine de se découvrir déplacé de soi. D’avoir participé à une scène en s’éloignant de son propre centre. D’avoir été pris, même brièvement, dans une logique qui n’est pas entièrement la sienne.
Et pourtant, cet inconfort a peut-être aussi une valeur.
Car voir cela n’est déjà plus tout à fait y être enfermé.
Mettre un peu de lumière sur ces mouvements, pouvoir nommer l’introjection, l’identification à l’agresseur, le mimétisme défensif, c’est commencer à desserrer leur évidence. Non pour se juger, ni pour se condamner, mais pour retrouver une possibilité de choix là où, jusque-là, il n’y avait peut-être qu’un automatisme. Il ne s’agit pas de se dire : “ce n’est pas moi”, comme pour se déresponsabiliser. Il s’agit plutôt de pouvoir dire : “cela a agi en moi”. Et peut-être, ensuite : “cela agit en moi pour une raison”.
Ce déplacement est mince, mais essentiel.
Il permet d’ouvrir une lecture moins binaire de soi-même. Ni innocence pure, ni culpabilité écrasante. Plutôt la reconnaissance d’un psychisme traversé par des héritages, des adaptations, des fidélités invisibles, des stratégies anciennes qui continuent parfois de se rejouer dans le présent.
Hier soir, au restaurant, je ne me suis pas seulement vu dans une scène sociale. Je me suis vu au contact d’une forme de peur, et j’ai vu la tentative subtile de m’en défendre par rapprochement, imitation, contiguïté. Comme si une partie de moi savait encore ceci : mieux vaut être avec la dureté que sous elle. Mieux vaut participer à la coupure que risquer de la subir.
Voir cela ne dissout pas tout.
Mais cela ouvre une brèche.
Et parfois, une brèche suffit pour qu’un autre rapport à soi devienne possible.



