Pendant longtemps, j’ai raconté mon histoire avec des nuances,
des “oui mais”,
des “c’était comme ça à l’époque”,
des “on a tous nos casseroles”.
Aujourd’hui, j’essaie autre chose :
lister les faits.
Regarder ma vie d’enfant comme si c’était celle de quelqu’un d’autre.
Sans enjoliver,
sans dramatiser.
Juste dire : voilà ce qui s’est passé.
Je réalise peu à peu que ce que nous avons vécu, mon frère et moi,
n’était pas “juste une ambiance un peu tendue”.
C’était un environnement violent et toxique.
Ma mère vivait sous la peur essayant de sauver les apparences.
La peur de ses réactions,
la peur de ses excès,
la peur de ce qui pouvait se passer si ça dérapait encore.
Il y avait l’alcool.
Les médicaments.
Les menaces aux gens
Les séjours en clinique ensuite
Le téléphone qui sonne la nuit,
les urgences,
les nuits où il fallait quitter la maison à la hâte
pour aller dormir ailleurs,
comme si on repliait le campement en catastrophe.
Il y avait les manipulations psychologiques,
les retournements,
les “c’est de ta faute”,
les “tu exagères”,
les “je plaisante”.
Il y avait un pistolet dans la maison. Des armes blanches.
Simples objets posés là,
mais pour un enfant,
c’est une information silencieuse :
ici, il y a de quoi tuer.
Il y avait ses lectures.
Les nazis, les guerres,
les récits qu’il choisissait de nourrir,
comme s’il se branchait sur la violence du monde
pour la garder vivante à l’intérieur.
Ancien CRS.
Les histoires racontées avec zèle :
les opérations,
les coups,
les “ratonnades” à Paris avec des collègues.
Racontées comme des souvenirs de service,
mais pour un enfant,
ce sont des images qu’on avale sans filtre.
Il y avait aussi les violences verbales.
Les mots qui giflent,
qui rabaissent,
qui ridiculisent,
qui installent l’idée qu’on n’est jamais vraiment à la hauteur,
jamais vraiment digne de confiance.
Les menaces dites, exprimées @%$^%$#&@*^
Aujourd’hui, je commence seulement à réaliser la violence et ses conséquences.
Si je regarde tout cela comme un film
qui arriverait à quelqu’un d’autre,
je ne me dis plus “c’est juste une famille compliquée”.
Je me surprends à penser :
“Ce sont des gens en grande difficulté,
une famille de cas sociaux,
des vies flinguées,
quelque chose de pas banal, VRAIMENT pas normal.”
Le genre d’histoire où, de l’extérieur,
on se dit :
“Ces enfants-là n’ont vraiment pas eu de chance.
Ils ont grandi dans une vie de merde.”
Et pourtant, pendant longtemps,
je n’ai pas vu ça comme ça.
Parce que c’était “chez moi”. IL Y A PIRE AILLEURS
Parce que c’était “notre normal”.
Écrire tout ça, ce n’est pas faire un dossier à charge.
C’est clarifier.
Pendant des années, j’ai porté ces scènes comme si elles parlaient de moi,
de ma valeur,
de mon “caractère”.
Aujourd’hui, je commence à les voir
comme les éléments d’un décor toxique
dans lequel mon frère et moi avons grandi.
Ce que j’appelle “introjection”,
c’est aussi ça :
avoir laissé entrer en moi la voix de ce père-là,
son regard,
ses jugements,
jusqu’à croire que c’était les miens.
Lister les faits,
c’est le début pour regarder mon histoire de l’extérieur,
et dire doucement :
Non, ce n’était pas normal.
Non, ce n’était pas “juste comme ça”.
Et non, ce n’était pas de ma faute.
Le reste du travail viendra après.
Pour l’instant, je dépose.
Je pose les pièces sur la table, une par une,
pour ne plus avoir à les porter seul dans ma tête et dans mon coeur.



