La voix du bourreau en moi
Parfois, je parle…
et en m’écoutant, je l’entends lui.
Je ris,
et je vois son rire à travers ma bouche.
Une expression, une mimique, une façon de juger —
et c’est comme si mon père venait prendre ma place
pendant quelques secondes.
A l’intérieur.
Une conviction qui dit que je ne suis pas quelqu’un de bien,
qu’on ne peut pas me faire confiance,
que je cache quelque chose de mauvais.
Une part de moi est convaincue
que les autres le voient, le sentent,
même si je fais tout pour ne pas le montrer.
Après une séance avec Madame B.,
j’ai commencé à réaliser que cette part-là
n’est peut-être pas vraiment la mienne.
Qu’elle a sa couleur, son timbre,
sa manière de juger qui n’appartient pas à mon cœur,
mais que j’ai quand même laissé entrer.
On appelle parfois ça, en psychologie :
l’introjection du bourreau.
C’est quand la personne qui a fait mal,
qui a humilié, qui a rabaissé, violenté
continue d’exister à l’intérieur de celui ou celle qui l’a subie.
Au début, c’est souvent une stratégie de survie :
si j’intègre sa voix en moi,
si je me juge moi-même avant lui,
si je deviens mon propre bourreau,
je peux peut-être éviter le choc de l’attaque extérieure.
Je me tiens à carreau,
je m’adapte,
j’anticipe.
Sauf qu’avec le temps,
cette voix prend trop de place.
Elle devient un décor permanent.
Elle commente, elle critique,
elle sabote mes élans,
mes liens,
mes envies.
Cette part n’est qu’une part parmi d’autres qui me constituent
Et je finis par croire que c’est moi entier.
Quand je parle durement de moi,
c’est lui.
Quand je me soupçonne d’être foncièrement mauvais,
c’est lui.
Quand je suis persuadé que les autres vont forcément découvrir
“la part pourrie” en moi,
c’est encore lui.
Est-ce cette part qui me pourrit la vie ?
Oui, sans doute.
Mais ce n’est pas “le père” en chair et en os.
C’est une trace de lui,
un morceau de son regard
que j’ai avalé sans le savoir
et que je porte encore.
Aujourd’hui, j’essaie de la repérer.
De l’entendre.
Distinguer sa voix de la mienne.
Quand ça parle en moi comme un jugement définitif,
comme une condamnation sans appel,
je peux parfois me dire :
“Ça, ce n’est pas moi.
C’est une vieille voix.
Une voix empruntée.”
Cette prise de conscience ne change pas tout d’un coup.
Mais elle ouvre un espace.
Entre cette voix qui frappe
et celle, plus discrète,
qui aimerait juste vivre, créer, aimer,
il y a peut-être la place pour un autre mouvement :
celui où je commence à me regarder
avec un peu moins de dégoût,
un peu moins de suspicion.
L’introjection du bourreau,
c’est ça pour moi :
porter en soi la voix de celui qui a fait mal,
jusqu’à la confondre avec soi-même.
Le chemin, maintenant,
c’est d’apprendre à la reconnaître régulièrement
pour pouvoir, un jour,
ne plus la laisser parler à ma place.




Merci Monsieur A, les mots sonnent dur et juste. J’héberge à contrecoeur le même genre de partie. Un jour elle m’a avoué être un agent double. Avant ça, je la croyais juste une terroriste.
Dès que je me rappelle qu’elle m’a permis de survivre en « lui » ressemblant, les autres parties qui subissent sa loi inique, s’apaisent un peu.
Merci pour ces instantanés d’humanité déchirés. C’est beau parce que c’est vrai.
Madame V